J’ai soupé avec ma mère cette semaine. On jasait des années difficiles à travers lesquelles nous étions passées après le divorse de mes parents. Nous étions très jeunes. Ma mère travaillait à un salaire de base, prenait des cours tout en s’occupant de ses deux charmantes filles. Puis, elle a perdu son emploi. Nous étions dans une situation financière plutôt difficile. Je disais à ma mère que jamais nous n’avions ressenties la misère dans laquelle nous étions pourtant. Que je n’ai pas le sentiment d’avoir manqué de quelque chose (ce qui était pourtant le cas). Je lui ai raconté que je me rappelais une paire de short qu’elle m’avait donné, blanche, un peu grande. À cette époque, j’étais en 6e année, c’était la mode de porter des trucs un peu grand. J’étais tellement fière de mes shorts. Je me souviens les avoir portés au voyage de fin d’année, c’est vous dire. Elle m’a raconté qu’à cette période, nous étions vraiment dans de sales draps financièrement. Nous avions grandies, nos vêtements ne nous faisaient plus et elle n’avait pas les moyens de nous habiller. La seule solution qu’elle avait trouvé: elle nous avait invitées dans sa chambre, avait ouvert sa penderie et nous avait demandé de choisir à tour de rôle les vêtements qui nous intéressaient. Nous avions bien sûr pris ses plus beaux vêtements. Et elle, elle s’était habillée avec ce qui restait. Cette histoire m’a brisé le coeur. Je m’imaginais ma mère avec ses vieux vêtements qui devaient se sentir vraiment indigne d’habiller ses enfants avec ses propres vêtements. Elle s’était toujours demandé comment nous avions pris cette situation; si ça nous avait marqué. Le fait que ce soit moi qui ait raconté le première le fait que je me souvenais de ces fameux shorts dont j’étais si fière l’a soulagé je pense. Quelle histoire triste! À cette période, quand on arrivait au fond du compte bancaire et qu’il ne nous restait plus grand chose à se mettre sous la dent (nous avons mangé beaucoup de pâtes à cette période), ma mère nous faisait la proposition suivante: “Bon, il nous reste 3$. Qu’est-ce qu’on fait? Est-ce qu’on achète du lait, du pain, des oeufs… ou est-ce qu’on se gâte?” Vous imaginez sûrement la réponse. On partait toutes les trois au dépanneur et on achetait pour 3$ de cochonneries. C’est probablement à cause de ce genre de gestes que nous n’avons jamais réellement compris à quel point on était dans le pétrin financièrement. Quand je pense à tout ça, je ressens de la tristesse pour ma mère et pour ces années où elle était en survie. Être dans ”la marde” seule, c’est une chose. Mais être dans ”la marde” avec des enfants, c’en est une autre. On vit l’angoisse et l’insatisfaction de ne pouvoir donner mieux. On se sent impuissant et indigne.
Ma mère a vécu presque toute sa vie dans une situation précaire. Elle a toujours été forte malgré tout et elle a réussi à nous donner l’essentiel, le plus important. C’est une femme rare et entière. Il y a eu des périodes plus faciles, mais les moments difficiles reviennent toujours. (En fait, c’est à elle que je pensais quand j’ai écrit ce post.) Il y a plusieurs années, elle se cherchait un emploi depuis bientôt deux ans. Dans notre coin, les emplois sont rares et peu rémunérés et elle peinait à trouver un emploi qui lui permettrait de vivre correctement. Elle a fini par accepter un boulot à Ste-Hyacinthe, ville grise et ennuyante. Elle quittait une région verte et agréable, s’éloignait des gens qu’elle aimait pour travailler à un salaire décent. Elle y a vécu environ 4 ou 5 ans, jusqu’à ce qu’elle m’appelle un soir pour me dire qu’elle avait tout “crissé” là parce qu’elle n’en pouvait plus. Elle était en “burn out”. Tout ça avait été trop difficile pour elle. Je ne pouvais imaginer ma mère seule, si loin… dans une région qu’elle détestait et émotivement épuisée. Je lui ai dit: “Parfait! Tu as bien fait de quitter cet emploi de merde. Et tu ne restes pas là toute seule. Trouve toi un camion, des gars pas cher pour te déménager et tu t’en viens chez nous.” Au départ, elle ne voulait pas venir vivre chez moi, me déranger. Mais il était hors de question qu’elle reste seule là-bas. Deux semaines plus tard, elle était chez moi. Et elle y est resté 1 an. C’était en 2006-2007. Ça pas toujours été facile d’avoir ma mère chez moi, surtout qu’elle était dans un piteux état, mais je ne regretterai jamais ce geste. C’est sans doute la plus grande chose que j’ai fait pour quelqu’un. Ce geste est tellement minime par rapport à ce qu’elle a fait pour nous, par rapport à ce qu’elle a vécu.
Je sens que ça me fait du bien de parler de tout ça. Désolé pour ceux que ça n’intéresse pas. Mais quand j’ai commencé mon blog, mon intention était de dire À voix haute ce que je vivais tout bas. De créer une trace de ce que je suis, de mes pensées, de mes valeurs, de mes croyances, de mes questionnements… J’ai réalisé que je me retiens parfois parce que je sais que certaines personnes me lisent. Que même si je ne connais pas nécessairement ces personnes, je ressens l’obligation d’être intéressante et différente. Mais au final, j’m'en tappe. Je n’ai pas créé un blog pour faire plaisir aux autres, je l’ai créé pour moi uniquement. Ce qui n’empêche pas que je ressente un certain plaisir à savoir que je suis lue.